par Roxane Lafrance

Métamonument est une exposition faisant suite au projet Métacrise présenté dernièrement à la galerie Art Mûr. Regroupant divers corpus d’œuvres, ce dernier proposait une mise en lumière sur le phénomène de la « métacrise » : une situation dans laquelle les enjeux climatiques, coloniaux, économiques et politiques s’imbriquent l’un dans l’autre et se renforcent mutuellement dans les rouages d’un capitalisme mondial. Issue de ce même système enchevêtré, la crise climatique est d’ailleurs dénommée « d’hyperobjet » par le philosophe britannique Timothy Morton afin d’évoquer sa condition immensément étendue et insaisissable, provenant de multiples évènements aux allures déconnectées mais toutefois bien reliées. En réponse à ces enjeux systémiques, l’exposition Métamonument propose à la collectivité de subvertir les discours dominants induits par les monuments physiques et virtuels par une démarche d’appropriation et de « remix ».
Les monuments traditionnels, généralement réalisés en matériaux durables tels que le bronze, le granite ou le marbre, ont eu comme fonction à travers l’histoire de commémorer des personnes de valeur, majoritairement des acteurs politiques en pouvoir ou de glorifier les valeurs dominantes d’une société. De même, les géants du web conditionnent la sphère numérique selon certains fonctionnements préétablis, contrôlés par les valeurs du système capitaliste actuel. Ces monuments, construits par des gouvernements en pouvoir ou par des grandes corporations numériques, privilégient ainsi une vision hégémonique de valeurs sociétales, des valeurs associées à l’exploitation de ressources humaines et environnementales.
Or, à l’inverse des monuments traditionnels statuaires qui gardent une localisation fixe, les monuments du web tels que des plateformes, des sites webs ou des fichiers peuvent se démultiplier, se pirater et se partager à l’infini entre les utilisateurs. De cette circulation et de ce mouvement survient une dégradation de la qualité des images qui se retrouvent compressées, copiées et remixées. Le recyclage des contenus numériques et la détérioration qui en découle viennent alors modifier les intentions de l’auteur original, bousculant au passage leur pouvoir d’autorité et la privatisation des tribunes ; un phénomène théorisé entre autres par Hito Steyerl dans son ouvrage In Defense of the Poor Image. Ainsi, de manière similaire à la vandalisation de statues commémoratives, le partage d’images pauvres et le détournement de sens dégrade l’autorité des grandes plateformes numériques, permettant de subvertir les récits conventionnels.
De par leur nature étendue et interconnectée, ces réseaux d’échanges du web s’accolent à la définition d’hyperobjet de Morton, nous rappelant que la réalité est un phénomène qui se modifie de manière relationnelle, à l’opposé d’une vision unique ou d’une action isolée. Par le « redécoupage des récits historiques et idéologiques, en insérant les éléments qui les composent dans des scénarios alternatifs » (Bourriaud, 2004), la collectivité et les artistes dé-privatisent le statut d’auteur et réforment les idéologies dominantes, se dégageant de la passivité des masses vers des inter-actions collectives, une co-création décentralisée dans une nouvelle logique du « faire avec » comme forme d’émancipation.
Bourriaud, N. (2004). Postproduction : la culture comme scénario : comment l’art reprogramme le monde contemporain. Presses du réel.
Morton, T. (2013). Hyperobjects: Philosophy and Ecology after the End of the World. University of Minnesota Press. http://www.jstor.org/stable/10.5749/j.ctt4cggm7
Schonig, J. (2022). Hito Steyerl’s «In Defense of the Poor Image» [Vidéo]. Film & Media Studies. Youtube. https://www.youtube.com/watch?v=-XaIEJeR8Sc
Stengers, I. (2019). Résister au désastre. Wildproject
Ce texte a été rédigé par Roxane Lafrance pour accompagner l'exposition "Métamonument" de Oli Sorenson du 16 janvier au 28 février à la Galerie ELEKTRA.