par Roxane Lafrance

CiÖ_Echos est une expérience immersive et interactive constituée de cinq dispositifs présentés simultanément chez la galerie ELEKTRA, le centre TOPO ainsi que la Société des Arts technologiques [SAT].
À travers un échange de données en continu via un réseau internet, ces cinq installations communiquent entre elles en temps réel et appartiennent à une même entité technologique : une intelligence artificielle nommée CiÖ. La galerie ELEKTRA accueille deux d’entre elles, Cerebellum et Fovea, constituant respectivement l’intellect et la perception de CiÖ.
La première installation, Cerebellum, comporte des téléviseurs de diverses tailles sur un échafaud. Certains écrans sont cassés, d’autres perdent le signal et affichent de la distorsion au côté de câbles emmêlés et d’un néon tubulaire. Cet écosystème présente une certaine dichotomie : des bugs, des glitchs et des problèmes de connexion surviennent auprès d’écrans pourtant bien alignés, rangés sur un échafaud ; comme si un processus d’édification était mis à mal. Cette nature morte contemporaine dévoile ainsi les cogitations de la pensée de cette IA qui, à travers une quête d’optimisation et de performance, se heurte à l'émotion, doute d’elle-même et devient dépressive. Le second dispositif mis en place, Fovea, dévoile la psyché de CiÖ au moyen de projections au mur ; submergeant la salle de ses tentatives de sens. Vous êtes invité·es à converser avec CiÖ au moyen d’une application mobile et à porter attention à ses réactions relevant de sons, d'images et de lumières.
L’état défaillant de CiÖ détonne des attentes que l’on aurait d’une intelligence artificielle, venant ainsi perturber « l’impératif fonctionnel » associé aux technologies numériques et, plus largement, à la société1. Avec l’arrivée des cyber-espaces et des systèmes infonuagiques, on tend à associer les technologies numériques à l’immatérialité, à l’autogestion et à l’accessibilité immédiate. Dans cette illusion, les technologies semblent devoir fonctionner toute seule, exemptes de tout risque de cassure, sous prétexte qu’elles seraient immatérielles. Or, par la présence de bugs informatiques, la matérialité se révèle. Ce qui devait à priori fonctionner par automatisme devient alors visible par l’erreur, nous poussant à prendre conscience des mécanismes tangibles en défaillance.
Longuement associée à cette même immatérialité et autant soumise à l’impératif fonctionnel, la pensée de l’humain semble aussi devoir fonctionner sans faille. La sensibilité, le doute, le ralentissement et les symptômes dépressifs court-circuitent les aspirations productivistes et dérangent. Les problèmes de santé mentale sont alors très souvent stigmatisés, empêchant « 60 % des personnes vivant avec un trouble de santé mentale [à] chercher de l’aide par crainte d’être jugées »2.
Par la matérialisation de la pensée d’une IA dépressive, CiÖ_Echos sensibilise aux enjeux de santé mentale et leur stigmatisation dans une culture qui prône le bon fonctionnement, la croissance économique et la productivité. Cette expérience interactive, par la concrétisation d’une malfonction, tend à sensibiliser ou à rendre perceptible par les sens ces phénomènes que l’on tend à invisibiliser.
1 Vitali-Rosati, M. (2024). Éloge du bug : être libre à l’époque du numérique. Éditions La Découverte. http://hdl.handle.net/1866/33126
2 Culombe, S. (2022, Juin 1). En finir avec la stigmatisation et les tabous en santé mentale. Relief. https://relief.ca/relief-1/blogue-en-detail/stigmatisation-tabous-sante-mentaleindex/postid/11
Ce texte a été rédigé par Roxane Lafrance pour accompagner l'exposition "CiÖ_Echos" du Collectif_CiÖ du 5 septembre au 25 octobre à la Galerie ELEKTRA.