par Roxane Lafrance

Avec les plus récents développements de l’intelligence artificielle, de multiples logiciels de génération d’images, de sons et de vidéos hyperréalistes permettent une profusion impressionnante de contenu généré artificiellement sur toute les sphères du web, déstabilisant au passage le rapport d’authenticité que nous entretenons avec les images. Si l’ère de la post-vérité est surtout associée à la montée de la désinformation sur les réseaux sociaux et au sensationnalisme des campagnes électorales américaines, elle est immanquablement aussi propulsée par l’utilisation de ces nouvelles technologies où il est de plus en plus difficile de discerner le réel de la fiction.
Or, en troublant l’autorité factuelle des images, ce phénomène nous pousse plus que jamais à développer un esprit critique global envers les contenus médiatiques que nous consommons et à questionner leur degré de constructions culturelles et techniques, qu'elles soient générées artificiellement ou non. En effet, toute captation optique est influencée par les limitations techniques des appareils utilisés ainsi que le contexte socio-culturel dans lequel elles sont réalisées. À ce sujet, les études portant sur la culture visuelle considèrent l’analyse des images médiatiques comme « un outil d’action politique visant à dévoiler la présence latente d’idéologies, d’identités rigides et imposées verticalement, de logiques d’inclusion et d’exclusion qui cachent, sous une apparence de naturel et d’évidence, leur construction artificielle. » (2022, Pinotti, Somaini).
Dans le cas des logiciels de génération d’images à partir de requêtes textuelles (prompts) qui utilisent le système CLIP comme Dall-E et Stable Diffusion, les images sont créées grâce à ce que l’on appelle un espace latent. Il s'agit d’une structure informatique où les données provenant du web sont réduites à l’essentiel et allégées pour permettre à l’IA de naviguer, de sélectionner et de générer les requêtes demandées par l'utilisateur en évitant un trop grand calcul. (Chatonsky, 2024) Dans cet espace, les images sont réduites à leur unité pixellaire et regroupées sous diverses catégories de mots tel que oiseau, personne, proche ou lointain selon leur degré d’association avec ces termes à travers le web notamment par les commentaires sous des publications ou des étiquettes (tags). Ainsi, les images générées artificiellement sont directement issues des images médiatiques et du lien qu’elles entretiennent avec certaines descriptions ; reflétant les biais, les conventions et les stéréotypes déjà présents dans le contenu en ligne.
En somme, en ayant comme matière première des images du web déjà construites culturellement puis associées à des terminologies biaisées, le processus de fabrication des images générées dévoile les conventions et les idéaux cachés dans les images médiatiques, nous rappelant de cultiver un esprit critique pour tout type de contenu. En un certain sens, les propositions artistiques générées par l’IA proposent ainsi des réalités situées sur nos habitudes conventionnelles tout en s’offrant comme outil de spéculation sur des mondes possibles ou alternatifs.
Pinotti, A., Somaini, A., Burdet, S., & Aubry-Morici, M. (2022). Culture visuelle : images, regards, médias, dispositifs. Les presses du réel.
Ménard, F., & Renaud, J.-F. (2025). Le projet Weird Press Photo : l’intelligence artificielle générative comme outil subversif et la notion d’authenticité en photographie [Dissertation, Université du Québec à Montréal]. http://www.archipel.uqam.ca/18610/
Grégory Chatonsky, Christian Joschke et Antonio Somaini, « Disréalismes », Transbordeur [En ligne], 7 | 2023, mis en ligne le 01 octobre 2024, consulté le 15 octobre 2025. URL : http://journals.openedition.org/transbordeur/1169 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12gxn
Ce texte a été rédigé par Roxane Lafrance pour accompagner l'exposition "Espaces latents" du 6 novembre au 13 décembre à la Galerie ELEKTRA.