par Roxane Lafrance

Dans Mythologies de Roland Barthes (1957), la toute nouvelle Citroën DS 19 de l’époque, surnommée « la déesse », y est décrite comme un objet tombé du ciel, presque magique avec son aspect lisse, sa carrosserie sans joint et ses vitres « ayant le bombage étalé et la brillance des bulles de savon », arborant une légèreté presque spirituelle. À travers son évolution au sein de nos sociétés contemporaines, la voiture continue de séduire, s’affichant comme un symbole de progrès, de vitesse, de liberté individuelle et de réussite sociale.
Le projet Carcasse XR présente ici une scène qui s’éloigne de ces cadres de pensée idéalistes. Ainsi, des parties désarticulées d’une Toyota Matrix 2004 destinée à la fourrière semblent être maintenues artificiellement en vie par une circulation de fluides automobiles, évoquant à la fois une mécanique meurtrie, un roadkill (animal tué sur la route) voire un corps humain accidenté. En bordure de l’espace se tient un amoncellement de roseaux communs (Phragmites australis), une espèce exotique envahissante fortement nuisible à la biodiversité des écosystèmes.
Le rapprochement d’une automobile et du roseau commun, en suggérant conceptuellement une bordure d’autoroute, relève le rapport de domination qu’ils entretiennent tous deux sur le paysage. De fait, en suivant l’économie de marché et l’étalement urbain, la voiture et ses infrastructures sont devenues le choix automatique dans nos sociétés individualistes, s’imposant massivement sur nos habitudes de vie et sur le territoire. Cette ascension a parallèlement favorisé la propagation du roseau commun notamment le long des axes routiers comme la Transcanadienne, dont les semences se dispersent en autres par le vent de la circulation routière. Ces deux phénomènes ayant évolué côte à côte perpétuent une homogénéisation du paysage, un assèchement de ses sols ainsi qu’une menace à la biodiversité. Évoquant ce rapport d’auto-influence et de transformation du territoire, une série de vidéos accrochées sur un amas de pneus usés montre des colonies de roseaux. De leur aspect végétal, ceux-ci s’hybrident peu à peu vers des corps mécaniques, représentant un paysage techno-naturel en pleine mutation.
En travaillant le déchet tel un artéfact moderne, le projet Carcasse XR sonde les rebus de nos idéologies et en dévoile sa matérialité. La crasse, la rouille, les huiles et les métaux destinés à s’enfouir dans les “cours à scrap” subvertissent alors les symboliques lissées de l’automobile et en montre un envers réaliste. Si les technologies désuètes sont considérées comme inutiles au sein du marché économique, les matières qui les constituent continuent toutefois de modifier notre environnement tout comme les carcasses de voitures polluent les sols en s’empilant dans les sites d’enfouissement. Se retrouvant alors dans un état liminaire entre un agent actif et un corps désuet, entre la vie et la mort, ces technologies s’accordent à la théorie du « média zombie » de Jussi Parikka et Garnet Hertz. Ces mêmes déchets mis à l’écart ont aussi été décrits chez Slavoj Zizek comme une sorte de « spectre », incorporant nos réalités refoulées, les ruines sur lesquelles repose notre édifice social.
Barthes, R. (1957). “La nouvelle Citroën”, Mythologies. Éditions du Seuil.
Bourriaud, N. (2017). L’exforme, Paris : presses universitaire de France
Demoli, Y. et Lannoy, P. (2019). Sociologie de l’automobile. La Découverte
Ministère de l’Environnement de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. (2026). Roseau commun. Gouvernement du Québec.
Parikka, J. (2015) A geology of media, University of Minnesota Press
Zizek S. (dir.). (1994). Mapping ideology. Verso. https://analepsis.org/wp-content/uploads/2011/08/415_mapping-ideology-slavoj-zizek.pdf
Ce texte a été rédigé par Roxane Lafrance pour accompagner l'exposition "Carcasse XR" de Pierre-Olivier Déry du 12 mars au 18 avril à la Galerie ELEKTRA.
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